Prologue

Paris, le 9 janvier 1858

 

Minuit approchait.

Elle savait qu’on la suivait.

Sous le masque de Colombine, Victoire Deschanel sentait le poids des regards. D’ordinaire, elle aimait être le centre de l’attention. Ce soir, c’était différent. Ce soir, quelque chose

clochait.

L’odeur capiteuse des bougies, des parfums lourds et du vin mêlé au cigare lui donnait la nausée. Autour d’elle, la petite tour de Nesle célébrait la fin de son règne. Hommes de pouvoir, banquiers, aristocrates et rentiers jouaient leur rôle dans la comédie du vice.

Mais pas elle.

Elle était la seule à comprendre qu’un rideau était en train de se fermer, et qu’elle risquait de rester enfermée derrière. Au loin, un arlequin l’observait. Il n’avait pas bougé depuis une heure. Toujours dans l’ombre, toujours figé, comme une statue de carnaval figée dans un rictus grimaçant. Sous son masque, qui était-il ?

Victoire frissonna.

Ce soir, elle quittait tout. Elle tournait la page de deux décennies de nuits fastueuses, de secrets échangés à l’oreiller, de complots chuchotés dans des alcôves.

La société avait changé. Les travaux du baron Haussmann et l’expansion du chemin de fer avaient transformé la capitale. Tout évoluait trop vite. Elle n’était pas préparée pour ce nouveau monde. Elle incarnait l’ancienne garde. Elle se sentait passée de mode. Elle jugeait préférable de s’éclipser avant que cet univers ne l’exclût. Sa retraite signifiait aussi la fin de sa protection.

Elle abandonnait son pouvoir. Mais le pouvoir n’abandonne jamais ceux qui en savent trop. Après son ultime représentation, elle quitterait la scène et disparaîtrait pour se fondre au milieu de la foule. Elle avait vécu une scène où elle avait joué le rôle que la bonne société parisienne lui avait assigné. Elle avait son existence durant utilisé les hommes pour assurer son train de vie. Sans grande illusion sur la nature humaine, elle avait manipulé les messieurs pour servir ses ambitions.

En se montrant en Colombine, elle se révélait enfin. Pour cette dernière nuit, la commedia dell’arte était à l’honneur.

La vie, elle-même, n’était-elle pas une comédie ? Arlequin, Pierrot, Scaramouche ou Pulcinello, dont les visages étaient dissimulés, partageaient des danses avec les jeunes prostituées vêtues en Pierrette ou Pulcinella.

Quand sa silhouette se dessina dans l’embrasure de la porte, un silence admiratif figea la salle de réception. Elle n’en éprouva aucune satisfaction. Derrière son masque vénitien, elle jetait des regards rapides autour d’elle. 

Tout au long de la soirée, elle le voyait.

Toujours dans un coin du salon, immobile.

Toujours dans son dos lorsqu’elle se retournait.

Toujours à l’observer, à travers le masque rieur figé sur son visage.

Quand elle voulut porter son verre à ses lèvres, ses doigts tremblaient.

Un frisson lui traversa la nuque. Elle se força à sourire alors que son instinct lui hurlait de fuir. Le spectacle avant tout !

De son expérience de courtisane, elle avait acquis l’art de manifester un intérêt sincère, quand bien même son détachement était total. Elle excellait dans ce domaine. Sourde à l’effervescence autour d’elle, elle avança comme un automate. Elle n’entendait pas les messieurs la saluer.

Victoire effleura son collier d’un geste machinal, comme pour s’assurer qu’il était toujours là. Une parure de Ceylan, cadeau impérial. Elle surprit un regard envieux.

Un homme prêt à en marchander la valeur ?

Peu importait. Ce soir, elle était encore reine. Dans sa robe bordeaux, elle virevoltait d’un invité à l’autre, un sourire de façade accroché aux lèvres. Mais son regard, lui, cherchait une issue.

Ce 9 janvier, la petite tour de Nesle festoyait. Une coupe à la main, Victoire virevoltait d’invité en invité. Le Tout-Paris s’était donné rendez-vous rue du Louvre. Enfin, le Tout-Paris masculin. Ces hommes désiraient être les témoins d’une page d’Histoire qui se tournait sous leurs yeux. Elle avait l’aisance d’une maîtresse de cérémonie aguerrie. 

Pendant deux décennies, celle qui arborait l’habit de Colombine avait organisé les nuits de plaisir des hommes de la capitale.

En fermant sa maison close, Victoire abandonnait une partie d’elle. La peur de l’inconnu ne l’avait pas freinée. L’heure était à un nouveau départ.

Elle soupira.

Adieu l’insouciance ! Adieu les fêtes !

C’était la fin d’une ère, la fin d’un règne.

Qu’elle était loin l’époque où elle était persuadée que la prostitution était émancipatrice ! Elle avait vite compris que seules quelques-unes réussissaient à durer à travers les années, les méandres de la maladie. Paris fourmillait de femmes vendant leurs charmes. Peu d’entre elles atteignaient le statut de mondaines. Elle y était parvenue au prix de sacrifices. Elle avait fait un choix difficile plus de vingt ans auparavant. Elle le regrettait toujours aujourd’hui. Une fois extirpée de cet environnement, elle essaierait de réparer cette erreur.

Pour sa dernière soirée, elle serait encore une hôtesse parfaite.

Le champagne coulait à flots. Les mets de qualité garantissaient à ses convives le plaisir des sens. Victoire reconnut un homme sous une cape noire et un masque au long bec.

— Bonsoir, Charles. Je ne vous savais pas sur le continent. Que préparez-vous donc ici ? lança-t-elle, la voix assurée.

— Avant tout, madame, je vous prie d’accepter mes hommages pour ce dernier acte. C’est l’occasion idéale pour clore certaines affaires, murmura-t-il en portant un verre à ses lèvres.

Victoire hocha la tête.

— Je vois que les comploteurs ne prennent pas de repos.

— Comment pourrions-nous nous reposer alors que le trône est occupé par un usurpateur ?

— Je vous en conjure, monsieur. Ce soir, nous sommes ici pour célébrer, non pour conspirer.

— Toutes les opportunités doivent être utilisées lorsqu’elles servent la cause.

— Je comprends. Jusqu’à la fin, vous fomenterez, manigancerez et tramerez des machinations malgré les dangers que cela engendre.

— C’est mon devoir, insista Charles Villemaret.

Victoire fronça les sourcils en regardant autour d’elle.

— Sans doute, concéda-t-elle. Tout de même, vous prenez des risques et vous m’en faites courir.

— Hélas, les dommages collatéraux parsèment chaque combat, même le plus honnête.

— Tout est question de points de vue, mon cher ami. Pour vous, la cause est juste. Pour vos adversaires, elle ne l’est pas.

— Certes. Néanmoins, nous n’aurons de cesse de nous battre tant que l’usurpateur ne sera pas neutralisé.

Victoire leva les yeux au ciel.

— Enfin, me voilà bien heureuse d’en finir avec tout ceci.

— Que deviendront vos pensionnaires ? s’enquit Villemaret en prenant la main de son hôtesse.

— Certaines ont déjà trouvé un endroit où poursuivre leur activité. Elles rejoindront leur nouveau nid une fois la fête terminée. D’autres ont souhaité abandonner le métier. La jeune femme vêtue de vert à votre gauche a été repérée par un dramaturge qui lui a ouvert les portes du boulevard du Crime. Elle va être sur les planches dès lundi.

— J’aurai peut-être l’occasion de l’admirer sur scène.

Qu’allez-vous devenir ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Je m’en vais dès demain. Les dés sont jetés. Nous verrons bien où la vie me mène, répondit Victoire avec un brin de mystère dans la voix.

Elle gardait pour elle sa destination. Moins de personnes étaient dans la confidence, plus longtemps son secret serait maintenu.

— Je vous souhaite le meilleur, ma chère amie. Je suis au regret de vous quitter. Le devoir m’appelle. Bonne soirée, madame.

— Bonne soirée.

La tenancière de maison close le suivit du regard. Villemaret salua un arlequin plus vrai que nature. Les deux hommes s’isolèrent.

Voici un individu qui maîtrise l’art de la dissimulation, se dit Victoire.

Il avait beau se camoufler derrière sa combinaison multicolore, sa démarche ne se travestissait pas. Elle le reconnut au premier coup d’œil.

Elle tourna le dos au duo et manqua d’entrer en collision avec un homme grand et brun, à la barbe fournie. Il tentait bien mal de se cacher derrière le costume de Pulcinello. Il ne s’arrêta pas. Il ajusta son bec-de-corbin et poursuivit son chemin. Felice Orsini dissimulait avec difficulté ses traits. Il disparut derrière une alcôve masquée par une tenture en satin blanc recouverte de bouquets de roses et de pivoines, celle-là même où Villemaret et Arlequin s’étaient retirés.

Bientôt, je serai loin, souffla Victoire, in petto.

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