Je n’en tolérerai pas davantage ! s’écria-t-il en son for intérieur tout en s’efforçant de conserver un masque d’impassibilité.
Tancrède de Pourcy parcourait le couloir décrépi de la préfecture de police, le dos droit, mais le cœur lourd. Ses souliers en cuir vernis foulaient le tapis décoloré étouffant mal le grondement de ses pas. Il serra les poings dans les poches de son pantalon mauve et le ruban de soie qui retenait sa chevelure à la base de son crâne.
Un frisson de colère lui parcourait l’échine. Pourquoi faire durer l’humiliation ?
Depuis deux heures, il était là à respirer l’odeur rance du papier peint attaqué par l’humidité. Son teint diaphane rosissait à mesure que les minutes s’égrenaient.
Ses employeurs le traitaient avec un mépris évident. Le secrétaire du préfet l’avait à peine toisé en lui indiquant cette aile reculée de l’institution, l’endroit où l’on envoyait ceux qu’on désirait oublier. C’était le gouffre où disparaissaient les parias, comme lui.
Il connaissait déjà la sentence. Il serait limogé dans peu de temps. La police impériale avait choisi de se débarrasser de lui, et elle prenait un malin plaisir à le faire languir.
Comment aurait-il pu en être autrement ? Il avait accepté de participer à une conspiration en faveur du comte de Chambord. Bien que légère, il s’agissait bel et bien d’une conjuration. Elle n’avait consisté qu’à financer l’exil du prétendant au trône. Pourtant, pour les commissaires spéciaux de l’empereur, cela justifiait la mise à l’écart de la brebis galeuse quand bien même aucune preuve formelle n’avait existé.
L’absence de preuve ne signifiait pas l’absence de crime. Il le savait, la garde impériale aussi. Son renvoi était donc la suite logique à ses activités.
Tancrède se laissa tomber sur une chaise en ruminant.
Tout Paris connaissait son attachement viscéral à la branche aînée des Bourbons. Il ne s’en était jamais caché. Chacun savait vers qui étaient dirigées ses loyautés.
Il passa une main nerveuse dans son épaisse chevelure. Même si cette conclusion était logique, une part de lui acceptait avec difficulté cette idée.
Il fut extirpé de ses réflexions par le grincement d’une porte. Il leva ses yeux gris pour apercevoir un homme de petite taille portant un costume gris.
— Le responsable du personnel ne reçoit pas aujourd’hui, déclara-t-il d’un ton sec.
Perplexe, Tancrède fronça les sourcils.
— Doux Jésus ! Que diable fais-je ici alors ?
Sans un mot, le fonctionnaire lui tendit un papier dont l’encre noire n’avait même pas eu le temps de sécher, puis tourna les talons. Tancrède prit le document d’une main tremblante, avant de parcourir des yeux les quelques lignes officielles.
— Doux Jésus, murmura-t-il.
C’était donc bien réel. Il n’était plus inspecteur de police. Un simple arrêté préfectoral venait de rayer six ans de sa vie. Pendant un instant, il resta debout, le regard vide. Puis, il déposa le papier avec soin sur une chaise, presque comme s’il s’agissait d’un objet brûlant. La porte s’ouvrit de nouveau. Un homme au profil aquilin émergea.
— Bianconi ! J’aurais dû me douter que vous étiez à la manœuvre ! s’exclama Tancrède.
— Pourcy, un homme brillant, de votre envergure, qui se fourvoie dans de sombres félonies, dit le policier, un rictus aux lèvres.
Tancrède serra les poings, maîtrisant le flot de colère qui montait en lui. Fidèle serviteur de l’Empire, Sauveur Bianconi avait œuvré à sa chute. Depuis des mois déjà, il était déterminé à l’évincer. Membre des commissariats spéciaux, il s’était infiltré au commissariat de Saint-Merri pour enquêter sur Tancrède et obtenir son renvoi à défaut d’obtenir sa tête.
— Vous avez toujours été trop prompt à servir les légitimistes, poursuivit Bianconi d’un air satisfait. L’empereur a besoin de loyauté et d’obéissance. Des qualités que, je le regrette, vous ne possédez pas. Votre situation familiale vous a évité l’incarcération, ce qui n’est pas le cas de votre commissaire dont les soutiens sont moins introduits à la cour que les vôtres. Aussi proche qu’elle soit de l’impératrice, votre mère ne vous sauvera pas à chaque fois.
Tancrède se redressa, ses yeux gris devenant durs comme de l’acier. Il croisa les bras, son visage impassible, alors que chaque fibre de son être brûlait d’une rage contenue.
— Ne vous réjouissez pas trop vite, Bianconi. Vous avez peut-être remporté cette bataille, mais la guerre est loin d’être terminée. Je suis encore debout et prêt à l’attaque, murmura-t-il d’une voix froide.
Bianconi haussa un sourcil, amusé.
— La guerre, Pourcy, ne se gagne pas avec de l’honneur.Mais avec du pouvoir et de l’influence.
Il ponctua cette phrase d’un sourire glacial avant de fermer la porte.
La colère fut remplacée par une détermination nouvelle.
Bianconi n’avait pas fini d’entendre parler de lui.
Tancrède quitta le bâtiment sans un mot et, une fois à l’extérieur, releva le col de son manteau. L’air humide était chargé d’une odeur de fumée et de détritus en décomposition. Il s’immobilisa sur le parvis de la préfecture de police et observa les silhouettes sombres qui émergeaient du brouillard vaporeux. Quelle direction choisir ? Quelle direction sa vie allait-elle prendre ?
Tancrède avait plusieurs choix à faire, dont l’un plus prosaïque : qu’allait-il faire maintenant ?
Après un instant de réflexion, il porta la main à sa canne, effleura le crâne argenté qui la décorait.
— Pourquoi pas, murmura-t-il.
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